LE PASSÉ AU PRÉSENT

(En guise d'introduction)

 

   PLAN DE PAGE 

 

Le mythe fondateur de la Révolution

Les portraits du Roi

Louis XVI ferait-il peur encore?

L'Expérience & l'Idéologie

Histoire idéologique et Histoire expérimentale

 

 

  Il semblerait que depuis quelque temps le passé ne cesse de resurgir dans l'actualité et de hanter le présent, que ce soit à travers les ultimes réglements de compte liés à la dernière guerre mondiale, à travers la réapparition de problèmes "congelés" durant plusieurs dizaines d'années par les régimes communismes, quand ce n'est pas à travers les polémiques suscitées (en novembre 1998) par la question de la révolte d'une partie de certains régiments à la fin de la première guerre mondiale !... On regrette, on s'excuse, on demande pardon pour le passé... Un peu comme si les États ainsi que les grandes institutions cherchaient à se parer d'une nouvelle virginité, au seuil du nouveau Millénaire.

  Seule la Révolution française de 1789 a échappé à toute forme repentance officielle, jusqu'ici. A peine consent-on, de temps à autre, à reconnaître qu'il y eut bien quelques excès (difficilement justifiables, tout de même)... des dérapages... Mais, sur le fond, la Révolution reste et demeure un solide Mythe fondateur, que seuls, estime-t-on assez généralement, quelques doux rêveux, des fossiles vivants, voire des marginaux soupçonnés d'équivoques sympathies à l'égard de l'extrême-droite, ont l'outrecuidance de remettre en question, tant sur un plan politique, qu'économique, éthique ou culturel. On oublie ainsi que parmi les pires ennemis de Louis XVI, durant son règne, se comptèrent bien des nobles (sans parler de ses frères), obstinément attachés à leurs privilèges, et que ses pires détracteurs, par la suite, se recrutèrent probablement parmi les turiféraires d'une certaine "idée royaliste", au premier chef desquels Charles Maurras, lequel parlait de l'action de Louis XVI comme d'une politique de "chien crevé au fil de l'eau"... Il y a que l'extrême droite royaliste pour insulter Louis XVI avec plus de raffinement que la gauche, notent à ce propos Paul et Pierrette Girault de Coursac.

   1789, ce sont les droits de l'homme et du citoyen, c'est la naissance du peuple souverain et d'un nouvel espoir; bref, c'est en somme le big bang du monde moderne.

   Dans cette perspective, la guillotine, les grands massacres du temps de la Terreur, le génocide vendéen, ne seraient  que des à-côtés, déplaisants, sans doute, mais qui ne sauraient toutefois remettre en question les "acquis fondamentaux" de 1789.

   Imagine-t-on seulement ne plus célébrer le 14 juillet? A-t-on vu, Place de la Concorde, le 21 janvier 1993, un seul représentant officiel du gouvernement français? Un président de la république a-t-il jamais exprimé des regrets, à propos de l'exécution inique du roi Louis XVI ou seulement à propos de la Terreur? [cliquez ici]Quant à notre hymne national, on sait ce qu'il contient en guise de paroles "exaltantes"...

   La Révolution française est sans doute l'un des rares exemples qu'offre l'histoire d'une victoire aussi totale, aussi absolue et définitive (semblerait-il...) sur les consciences et sur la mémoire.

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   En fait, tout se passe comme si, plus de deux cents ans après sa mort, Louis XVI mettait toujours mal à l'aise les historiens. Au fil du temps, les plus hommêtes lui ont reconnu du bout des lèvres, comme contraints et forcés, certaines qualités; mais il semblerait que le personnage brille surtout, pour eux, par sa personnalité bonasse, sa "trop grande" gentillesse (que n'a-t-il fait tirer sur la foule pour démontrer sa force de caractère!) et son destin tragique. En outre, contrairement à ses prédécesseurs, on ne lui connaît aucune maîtresse - faute impardonnable qui le rend aux yeux de beaucoup, n'en doutons pas, fort peu sympathique et intéressant... Pas d'histoires croustillantes, sentimentales et poétiques à se mettre sous la dent, à son propos... C'est regrettable. Marie-Antoinette compense...

   On lui fait aussi reproche de son indéfectible foi et de sa fidélité à l'Église, comme si, en somme, on eût souhaité un monarque un peu plus paillard, un peu plus cynique. 

    Bref, l'image qui reste et qui continue d'être véhiculée de Louis XVI est celle d'un roi qui a sans doute tâché de réparer les erreurs de ses prédécesseurs, mais sans réelle audace; qui, par manque de caractère et de volonté ferme, s'est laissé mené par des conseillers mal intentionnés, - un monarque, pour tout dire, qui n'était pas fait pour régner. Passons sur l'image d'Épinal de l'épais barbon, détestant danser, gourmand, un peu négligé de sa personne, bien davantage préoccupé par la serrurerie (D'où vient cette légende? Mystère !) que par les affaires du royaume.

    Il est vrai que les seuls historiens "républicains" ne sont pas responsables d'une image aussi peu brillante de Louis XVI. Un partie de la noblesse y a contribué. Et c'est peut-être là que se situe la plus grande erreur du roi - de ne pas avoir réalisé qu'en politique l'image compte souvent davantage que l'être en lui-même et/ou que son action politique réelle. Il suffit d'observer le côté très théâtral des poses avantageuses volontiers adoptées tant par Marie-Antoinette que, plus tard, par les révolutionnaires ou par Napoléon (sans parler des politiciens des temps modernes faisant appel à des "conseillers en communication"), pour constater que Louis XVI n'a que trop négligé d'offrir à ses contemporains et à la postérité l'image qu'on attend d'ordinaire d'un grand souverain. On verra du reste dans les pages qui suivent (notamment dans Portraits), que Louis XVI allait jusqu'à n'accorder qu'une importance très relative aux portraits qui étaient faits de lui. Mais c'est aussi, peut-être, qu'il avait... d'autres chats à fouetter. Cela importe peu, toutefois. La quantité considérable de réformes que Louis XVI a réalisées au cours de son règne sont éclipsées par les images caricaturales, répandues en veux-tu en voilà, dès son époque.

    Il existe pourtant quelques excellents portraits de Louis XVI (Voir Autres portraits); mais c'est un peu comme si ces portraits-ci étaient systématiquement présentés comme avantageux, tandis que les autres seraient le reflet fidèle de la réalité. Que l'histoire de l'identification du roi, à Varennes, grâce au profil gravé sur les pièces de monnaies ait été l'occasion, à l'Assemblée, d'une belle hilarité générale, tant chacun savait, pour avoir vu le roi de ses propres yeux, qu'il ne ressemblait en rien au dit profil, ne perturbe guère la plupart des historiens... On continue de colporter la légende - et avec le plus grand sérieux. Imaginons que Mme Dupont, quelque peu myope,  déclare avoir aperçu la veille au soir la silhouette vague d'une personne dans sa rue et affirme que ce ne pouvait être que celle de Mme Durant, comme ça, sans autre preuve - Quel inspecteur de police ou quel juge d'instruction la prendrait au sérieux? Pourtant, c'est exactement ce que font les historiens, en présence de ce fameux épisode de Varennes : ils prennent une affirmation abracadabrante... pour vérité avérée.

    Les histoires abracadabrandes ne manquent pas, du reste, lorsqu'on s'intéresse au règne de Louis XVI. Autre exemple: le manifeste de Brunswick. Imagine-t-on un instant Louis XVI assez stupide pour demander que soit publié un texte dont le dernier des imbéciles se douterait qu'il ne pourrait que lui nuire dans l'opinion publique? Un enfant de 10 ans jouant à la guerre ne commettrait pas une erreur aussi grossière.

    On parle aussi beaucoup de l'impopularité dans laquelle aurait chu finalement la Monarchie et avec elle la personne du roi. Or, le 27 décembre 1792, St Just ne déclare-t-il pas, se référant à la condamnation à mort de Louis XVI : «On a parlé d'un appel au peuple. N'est-ce pas rappeler la monarchie?»

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    En définitive, c'est à se demander si, plus que de l'embarras, la figure de Louis XVI ne fait pas encore peur, de quelque façon, aujourd'hui, tout comme elle faisait peur, hier, aux révolutionnaires. Car enfin, démasquer les manipulations de toute sorte dont fourmille l'histoire qui a été faite a posteriori du règne de Louis XVI, dénoncer le comportement cynique de ses accusateurs et de ses juges, et l'énorme crapulerie de la Révolution, avec ses mensonges, ses injustices, ses massacres, cela ne reviendrait-il pas à se trouver confronté à une situation pour le moins embarrassante? Cela ne reviendrait-il pas, en effet, à reconnaître (enfin!) que la République Française est bâtie sur quelque chose de proprement monstrueux, tout à fait comparable à ce qui a pu se passer (à une plus grande échelle encore) en URSS, dans l'Allemagne nazie ou au Cambodge? Et quelle crédibilité (morale) aurait dès lors cette république, qui n'a jamais renié sa révolution fondatrice, s'il s'avérait que cette révolution n'avait été qu'une gigantesque entreprise de manipulation meurtrière, conduite par des personnages mûs beaucoup moins par un idéal que par des intérêts mesquins, et dont la première victime, en la personne du roi Louis XVI, aurait été, quant à elle, soucieuse du bonheur de ses peuples, de l'intégrité du territoire français, - soucieuse, enfin, d'établir sous l'égide de la monarchie, un système de représentation, au niveau provincial, véritablement démocratique, ouvrant la voie, qui plus est, à une décentralisation que la France d'aujourd'hui ne connaît qu'à grand peine depuis seulement quelques années ?...

    Ce serait vouloir marcher sur la tête, dira-t-on...

    Mais est-on donc si sûr que ça, de ne pas marcher sur la tête depuis plus de deux cents ans, comme ces poissons des profondeurs qui nagent le ventre en l'air, tournés vers la lumière vague qui leur parvient, pour lesquels, en somme, le haut est le bas et le bas est le haut ?...

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    Il  y a, enfin, qu'avec Louis XVI a été sacrifiée une  conception pragmatique de la manière de conduire les choses, en politique, au profit d'une conception idéologique. Et s'il est un domaine où l'exécution du Roi eut des répercussions catastrophiques jusqu'au XXème siècle, c'est bien dans ce domaine-là. On ne peut s'empêcher de songer à cet égard aux ultimes paroles prononcées par Louis XVI, sur l'échafaud : «Je  prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe pas sur la France.» Il eût pu dire sur l'Europe - peut-être même sur le monde...

    Car la conception idéologique de la politique consiste à vouloir plaquer sur la réalité des idées belles et enthousiasmantes, sans doute, lorsqu'elles demeurent au niveau des idées, mais dont la mise en application est synonyme, de manière systématique, de génocides; la réalité ne se pliant pas aisément aux idées théoriques... Il suffit de se tourner vers les grandes dictatures qui ont marqué l'Europe, depuis la mort de Louis XVI, celle de Robespierre, tout d'abord, celle de Napoléon Ier ensuite, celle de Lénine plus tard, ou d'Hitler, ou de Pol Pot... pour s'en convaincre. Dans chaque cas de figure, il s'est agi de recomposer, par la violence, la réalité donnée, selon des idées pré-conçues. Et ici encore, on ne peut s'empêcher de songer au commentaire de Louis XVI, lorsque la déclaration des Droits de l'Homme lui a été soumise par l'Assemblée: «Elle contient de très bonnes maximes, propres à guider vos travaux, mais des principes susceptibles d'applications et même d'interprétations différentes, ne peuvent être justement appréciés, et n'ont besoin de l'être qu'au moment où leur véritable sens est fixé par les lois auxquelles ils doivent servir de base.»

    Louis XVI vouait une grande admiration au philosophe David HUME; et cette admiration est fort révélatrice, dans la mesure où, pour le philosophe, l'expérience prime sur tout, notamment sur la théorie qui ne repose sur rien. Selon lui, on ne doit rien faire, ni même rien penser, avant d'avoir commencé l'expérience. Il est très révélateur du reste que ce soit cela, précisément que Turgot reproche au Roi, en se méprenant sur le sens que celui-ci donne au mot "expérience", lorsqu'il lui écrit dans une lettre demeurée célèbre : «Vous dites toujours "je n'ai pas l'expérience" mais quand cette tardive expérience arrivera-t-elle? » Comme l'observent Paul et Pierrette Girault de Coursac, «même si cette lettre a bien été envoyée au Roi, si elle n'a pas été écrite seulement pour être publiée, c'est que Turgot n'a rien compris à ce que Louis XVI voulait dire par "expérience". Ça ne voulait pas dire : je manque d'expérience; ça voulait dire : je n'ai pas fait l'essai de telle chose, je n'en connais pas les résultats par expérience. En effet, les projets de Turgot n'étaient fondés que sur des spéculations théoriques.» La meilleure preuve en est du reste la manière dont s'y est pris Louis XVI pour expérimenter  sa grande réforme des assemblées provinciales.

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   Et ce n'est sans doute pas un hasard si l'idéologie qui, avec la Révolution, a triomphé de l'empirisme appliqué par Louis XVI, a contaminé dès lors l'histoire. Car il serait naïf de supposer que les approximations, les erreurs et les contresens dont se sont rendus coupables la plupart des historiens depuis plus de deux cents ans ne sont que le fruit d'un manque de rigueur voire d'une certaine incompétence. Louis XVI, parce qu'il a été vaincu, ne peut qu'avoir tort. La façon dont on est parvenu à le vaincre n'intéresse personne. Seul compte le fait... Pourtant, c'est précisément dans ce qui a été vaincu, à travers la personne de Louis XVI et dans la façon on l'a finalement vaincu que repose certainement le plus d'enseignements, pour nous, aujourd'hui. C'est bien pourquoi l'exécution de Louis XVI n'est pas simplement un fait historique, mais qu'elle est aussi devenue un symbole. Le symbole d'une certaine manière d'agir et d'une certaine manière de rendre compte de ce qui s'est réellement passé - manière éminemment cynique qui depuis lors n'a pas cessé de contaminer tout à la fois la chose politique et l'histoire.

    C'est la raison pour laquelle nous accordons tant d'importance, dans les pages qui suivent aux travaux menés par Paul et Pierrette Girault de Coursac. Car, outre le fait qu'ils sont les seuls historiens, à notre connaissance, à avoir produit autant d'ouvrages consacrés à Louis XVI et à son règne (voir BIBLIOGRAPHIE), leur méthode d'investigation de l'histoire se calque sur la méthode appliquée par Louis XVI dans le domaine politique. Elle est - proprement - expérimentale, empirique, dépourvue de tout a priori. Rien de ce qu'ils avancent dans leurs ouvrages qui n'ait été vérifié au préalable, avec la plus extrême minutie, et non pas en faisant appel à d'autres ouvrages, mais uniquement en faisant appel à des archives; des archives étudiées, à l'authenticité systématiquement vérifiée.

    Le plus curieux, du reste, c'est que si l'on continue assez généralement à ne tenir aucun compte des extraordinaires découvertes qu'ils ont effectuées, personne ne s'est risqué jusqu'ici à les contredire, preuves à l'appui ! Les Girault de Coursac, dans le petit monde des historiens, sont des trouble-fêtes; ils dérangent; et puisqu'on ne peut les contredire, on applique la bonne vieille méthode qui consiste à les ignorer...

   «Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.» (George Orwell)

© Philippe Hemsen, 1999

En 1993, l'hebdomadaire L'Événement du jeudi - l'un des rares à avoir soutenu de manière absurde (comme si les travaux des Girault de Coursac n'existaient pas!) que Louis XVI était coupable, à l'aide de soit-disant preuves qui n'en sont plus depuis longtemps... enfin bref -- la dite revue, donc, publie en fin de dossier un petit questionnaire adressé à divers hommes politiques, qui porte notamment sur les questions :

    - Pensez-vous qu'il fallait guillotiner Louis XVI et pourquoi?

    - En tant qu'élu du peuple, vous réclamez-vous de la Révolution Française?

     Ont répondu, parmi d'autres : Brice Lalonde, Bernard Stasi, Patrick Devedjian, Éric Raoult, Bruno Megret, André Santini, Roland Nungesser, Jacques Chaban-Delmas, Charles Fiterman, André Rossinot, Georges Frêche, Max Gallo...

   A la première question, il n'y eut guère que Jacques Chaban-Delmas (paix à son âme!) pour répondre un... "oui, franc et massif"! La plupart des autres se défilent... Genre : "Aujourd'hui, je suis contre la peine de mort, alors... Mais dans le contexte de l'époque..." patati et patata. Quand on vous dit que, contrairement à Louis XVI, les hommes politiques d'ajourd'hui ne brillent pas par leur courage!... Pas un pour déclarer : «Non, parce que c'était assassiner un innocent.»

    Plus symptômatique encore, la réponse apportée à la seconde question. La plupart répondent "oui" presque sans état d'âme (G. Frêche, Chaban - bien sûr! -, P. Devedjian...). Quelques-uns prennent tout de même la peine de nuancer leur propos, comme C. Fiterman, très malin, qui déclare : "Je me réclame, non de ses modalités, mais tout à fait de ses idéaux." Imaginons un instant qu'un homme politique vienne déclarer aujourd'hui à la télé : "Quant à Pol Pot, au Cambodge, je n'étais pas d'accord avec les modlités de son action, mais je partageais tout à fait son idéal." Quel scandale cela ne ferait-il pas, non? Et pourtant... Quant à Max Gallo, il rappelle que "la Révolution est l'acte fondateur de la République" (ça, on le savait! Merci bien), et il ajoute qu'elle est "aux antipodes de toute conception ethnique, raciale de la nation." Ah bon! Et massacrer les gens, simplement parce qu'ils ont voulu témoigner en faveur du Roi, ou plus tard, parce qu'ils voulaient défendre sa mémoire, ça, ce n'était pas une forme de "racisme"? Notons que pas un de ces hommes politiques, toujours prompts à nous rappeler notre "devoir de mémoire", lorsqu'il s'agit du régime de Vichy, n'a de mémoire pour toutes les innocentes victimes de la Révolution ou n'exprime sa peine et son regret. Comme s'il existait des crimes qui se justifient et d'autres qui sont injustifiables. Pour nous, tout crime à l'encontre d'innocents est injustifiable.

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