DEUX OU TROIS CHOSES QUE VOUS DEVRIEZ SAVOIR ET QU'ON N'A JAMAIS OSÉ VOUS DIRE...

 

Paul et Pierrette Girault de Coursac

 

REMONTER

A LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ

TURGOT, NECKER et LES "INDÉCISIONS" DU ROI

UN PROCÈS SANS PREUVES ET SANS TÉMOINS

 

Bibliographie

Cela fait à présent près d'un demi-siècle que PAUL et PIERRETTE GIRAULT DE COURSAC consacrent leur vie à un extraordinaire travail de recherches  sur LOUIS XVI.

Fouillant inlassablement des archives qui, bien souvent, n'ont pas été ouvertes depuis des lustres - nombre d'historiens se copiant les uns sur les autres, sans vergogne, sans prendre la peine de vérifier et l'authenticité des documents auxquels ils font appel et leurs sources -, Paul et Pierrette Girault de Coursac ont effectué des découvertes de première importance, ignorées par l'Histoire Officielle, parfois critiquées avant d'avoir été lues. POURQUOI ? Sans doute, parce qu'il est plus confortable de transmettre des "images d'Epinal" !...  

16 mars 2001 : C'est avec une profonde tristesse que nous avons appris  le décès de Paul Girault de Coursac à qui il nous tient à coeur de rendre ici un vibrant hommage, pour avoir rétabli avec tant de force, de talent et de ténacité la vérité concernant notre Roi bien aimé Louis XVI. Nos prières accompagnent Madame Pierrette Girault de Coursac dans cette épreuve.

A LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ... 

    S'il est possible de résumer en quelques paragraphes plus de vingt années de recherches et plus de dix ouvrages publiés (voir BIBLIOGRAPHIE), on peut avancer que les Girault de Coursac sont parvenus à quatre grandes conclusions, jusqu'ici :

    1°) Contrairement à ce qu'on a cessé de répéter, Louis XVI avait une politique et celle-ci est tout à fait nationale : elle repose notamment sur la Grande Réforme des Assemblées Provinciales, voulue et organisée par le Roi, qui jette les bases d'un nouveau type de représentation - équitable entre les trois ordres - et ouvre la voie à une forme de décentralisation qui, sans dépouiller le Roi de ses pouvoirs, permet aux différentes Provinces de gérer et de régler elles-mêmes les problèmes spécifiques qui se posent à elles. Cette réforme s'accompagne également du souhait que noblesse et clergé renoncent à leurs privilèges. D'où la réunions des États Généraux qui seuls pouvaient entériner un tel bouleversement de l'organisation politique du royaume

    2°) Louis XVI échoue non pas à cause de ses propres erreurs, mais pris en étau entre une terreur d'un nouveau type (celle des jacobins) et une "politique du pire" ourdie en secret par la Reine, par les frères du Roi (les futurs Louis XVIII et Charles X) ainsi que par l'ex-cour qui, dès avant 1789, se montrait hostile au roi faute de parvenir à l'influencer.

    3°) Cette politique du pire consiste à miser sur la guerre et sur la victoire des puissances coalisées contre la France; la politique de Louis XVI conduit au contraire le monarque à faire loyalement la guerre imposée par l'Assemblée législative et à souhaiter une victoire française : une attitude qui ne fait le jeu ni des émigrés, ni des clubs jacobins entre lesquels du reste se créera une indéniable connivence.

    4°) Par conséquent, comme lui-même n'a cessé de le répéter, jusque sur l'échafaud, Louis XVI était innocent de tous les crimes qui lui ont été reprochés.

Une méthode

(EXTRAITS DE ENTRETIENS SUR LOUIS XVI -voir BIBLIOGRAPHIE)

François-Xavier de GUIBERT -  Vous pensez que la plupart des historiens fonctionnent sur le système du recopiage

 Paul & PierretteGIRAULT DE COURSAC - Oui, et de telle sorte que si quelqu'un commet une erreur, volontaire ou non, tous ceux qui vont le copier, la commettront aussi. Un exemple : le «rien» du jour du mariage, dans l’agenda de Louis XVI. Nous avons relevé cinq ou six historiens qui l'ont recopié! Bien sûr, il n'y en a qu'un qui a réellement menti, celui qui a vu l'agenda et qui a inventé qu'il y avait écrit «rien» à la date de ce jour-là, ce qui est faux.

Un autre exemple : il est très fréquent que les historiens parlent de cet Agenda qu'ils appellent «Journal», mais ils ne l'ont jamais vu. Il y a eu une publication au siècle dernier par un type qui s'appelait Nicolardot, et qui a fait des statistiques. Par exemple, il explique que Louis XVI devait être très sale parce qu'on ne relève dans tout cet agenda, qui va de 1766 à 1792, que douze bains. Mais quand on regarde sur l'agenda lui-même, on s'aperçoit de ceci : pendant une semaine, il y a trois bains. Puis plus rien pendant deux mois. C'étaient des bains médicinaux, tout simplement ! Et s'il avait regardé le carnet de comptes, il se serait aperçu que tous les mois le prince, alors dauphin, verse une somme au porteur d'eau et à celui qui s'occupe des bains. En fait, Louis XVI devait être un croisement d'otarie, parce qu'il se baigne au moins une fois par jour, deux fois quand il va à la chasse. Et quand il a emménagé dans les appartements de son grand-père, il a transformé la magnifique salle de bains en salon, parce que lui, il éclaboussait partout, et il a fait faire une salle de bains avec des carreaux par terre et peinte en blanc.

 

F.X.G. Vous pensez donc qu'il y a dans cette méthode une tradition universitaire?

 P.P.G.C.  Mais certainement! Des examens comme l'agrégation ou le doctorat sont avant tout des examens d'érudition. Si vous ne joignez pas à votre ouvrage une bibliographie en 345 pages, c'est­à-dire si vous ne citez pas les ouvrages imprimés qui ont déjà été faits sur le sujet, on estime que votre ouvrage n'a aucune valeur. Il faut se rendre compte de l'adoration qu'on a pour la chose imprimée. Magister dixit, c'est toujours bien vivant.

 

F.X.G. Mais alors... et les archives?

P.P.G.C.  Nous avons entendu de nos oreilles un responsable des archives nous dire que les documents originaux ne pouvaient se comprendre qu’en les interprétant à la lumière des écrits des mémorialistes et des témoignages contemporains. Vous lisez les mémoires, puis ensuite vous allez jeter un coup d’œil dans les archives, vous trouvez une ou deux illustrations à ces mémoires, et voilà, votre travail est fait…

 

F.X.G. Ayant rassemblé une énorme masse de documents originaux, quelle méthode de travail avez-vous utilisée?  

 P.P.G.C. - Lorsque nous avons commencé l'enquête sur le procès, nous sommes partis du principe que Louis XVI avait demandé l'aide de l'étranger et nous espérions même démontrer qu'il l'avait demandée dès 1789, qu'il n'était pas resté à ne rien faire pendant la Révolution. Et tous les deux, nous avons dé­couvert le contraire, l'un en s'occupant de l'armée, de la prépa­ration de la Défense Nationale, et l'autre en regardant les relations avec l’étranger. Nous nous étions partagés le déchiffrage et tous les deux sommes arrivés à la même conclusion : ce n’est pas Louis XVI qui a fait appel à l’étranger, c’est Marie-Antoinette. Quand vous appelez vos amis à votre secours, vous ne préparez pas une armée et un matériel tels que les amis vont se faire « dérouiller » dès le départ !  

 (…)

 Il y a une chose que nous voudrions dire à propos des personnes qui affirment à l'époque que Louis XVI a le caractère faible. Combien de mémorialistes ont dit : j'avais donné des conseils excellents au Roi, mais comme il est faible, il n'a pas voulu les suivre. A son frère Joseph Il qui lui demandait d'obtenir l'appui du Roi dans un différend qu'il avait avec les Hollandais, Marie-Antoinette répond dans une lettre : «J'arriverais sans doute à faire adopter mon point de vue au Roi s'il voulait discuter. Mais il ne veut pas discuter. Il se contente de ne pas me répondre, ou bien il me dit non gentiment, ou si j'insiste, il me dit non sèchement, mais c'est toujours non. On ne peut pas discuter avec lui, puisqu'il n'est pas convaincu par ce qu'on lui dit.»

Vous retrouvez ce leitmotiv chez tous les mémorialistes : je voulais le convaincre de ceci, et je ne l'ai pas convaincu. Les preuves les plus courantes que l'on donne de sa faiblesse sont des preuves de ce genre : Louis XVI avait l'intention de faire telle chose et il a fait le contraire parce que quelqu’un est intervenu entre-temps et l'a fait changer d’avis.  On n'a jamais aucune preuve de cette soi-disant intention ! Mais puisque quelqu'un l'a dit, les historiens le croient! Ils ont une confiance innocente dans les mémorialistes. 

F.X.G. - Vous vous êtes intéressés à l'éducation, à la première enfance et à l'adolescence et ensuite vous avez publié un certain nombre de livres sur un certain nombre de grandes questions qui concernent le règne?

P.P.G.C. – Quand on a voulu étudier le règne et les divers aspects du règne, on s’est aperçu avec stupeur que Louis XVI avait rigoureusement suivi les principes qu’il s’était donné enfant. (…) Et Nous sommes allés à l'autre bout : vers la Révo­lution, dans l'Enquête sur le Procès : Louis XVI dans son testament, et sur l'échafaud, proteste de son innocence. Il ne discute pas,  il ne dit pas «j'ai fait telle chose parce que j'avais le droit de le faire». Non, pas du tout, il dit : «Je ne l'ai pas fait». Alors, nous avons voulu savoir s’il disait vrai.

F.X.G. - C' est une contestation dans l’ordre des faits matériels.

P.P.G.C. - Voilà! C'est pourquoi nous avons posé le problème dès le début de l'Enquête sur le Procès. C’est une question que n'avait jamais posée aucun historien : Louis XVI a-t-il vraiment fait ce dont on l’a accusé ? Personne n’a jamais voulu poser le problème parce que c’est dangereux. Le gens de droite veulent qu’il l’ait fait mais qu’il ait eu le droit de le faire. Les gens de gauche disent qu’il n’avait pas le droit de le faire, que c’était une trahison, mais qu’il l’a fait. (…) D'ailleurs, vous remarquerez qu'à l'heure actuelle, les historiens qui ont écrit sur Louis XVI sont retournés au point de départ, comme si nous n'avions jamais rien fait. Nous citerons simplement le cas d'Evelyne Lever qui a fait une biographie de  Louis XVI; pour elle, Louis XVI a réellement trahi et fait ce dont on l'a accusé. Notre étude n'a servi à rien. Ces gens ne veulent pas en entendre parler. Ça les gêne parce qu'on démolit l'histoire.

    Au lieu de pouvoir faire un livre en six mois ou un an au maximum en se servant de ce qu'ont écrit les autres, il faudrait passer dix ans à travailler! Ça n'est plus possible ! (…) Il faut reconnaître que lorsque nous nous sommes trouvés, la première fois, devant les cartons d'archives et que nous avons vu cette montagne, nous avons été affolés ! (…) C’est ainsi qu’il nous a fallu plus de douze ans pour rédiger La Vie Conjugale de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Pour l'Enquête sur le Procès, on a mis dix ans; quatre ans pour l'Éducation d'un roi.

    (...) Par ailleurs, les historiens ne sont pas assez souvent bons littéraires pour savoir que la langue a évolué en deux siècles et que, par conséquent, quand on cite des documents, il faut parfois mettre une note pour expliquer que certains mots ont changé de sens. Le mot «candeur», par exemple, n'a absolument pas le même sens au XVIIIe siècle que de nos jours. A l'époque, il a le même sens que le mot anglais candor qui signifie sincérité, ce qui n'a rien à voir avec la naïveté.

    (...) Enfin, les historiens détestent les contradictions. C'est-à-dire que s'ils trouvent deux documents contradictoires, ils en choisissent un des deux et l'autre n'existe pas. Et nous avons fait la preuve du danger de cette méthode, car lorsque nous trouvons une contradiction, nous savons que nous allons trouver quelque chose de nouveau. Cela nous est arrivé pour la fausse lettre de Louis XVI au roi de Prusse.

    Il y a deux lettres de Fersen qui écrit au roi de Suède : dans la première, il lui annonce cette lettre au roi de Prusse qui va être envoyée par quelqu'un, par un courrier spécial, et il lui dit qu'elle est de la main de la Reine. Et huit jours après, il le prévient que la personne qui devait porter cette lettre au roi de Prusse n'étant pas là, on l'a envoyée par un courrier ordinaire et il lui dit : "Elle est de la main du Roi." Il y a un historien qui cite la première lettre, et un autre historien la seconde. Mais aucun ne cite les deux. C'est cela qui nous a donné l'idée d'écrire à Stockholm et de demander : "S'il y a des lettres de Fersen au roi de Suède entre telle et telle date, soyez gentils de nous en envoyer les photocopies." Parce qu'au premier abord, on avait pensé qu'une des deux lettres était une invention ou qu'il s'agissait d'une erreur de lecture, mais pas du tout, les deux lettres existaient bien. La lettre est bien arrivée à Bruxelles de la main de la Reine; elle en est repartie de la main du Roi. Et aucun des deux historiens n'avait compris tout ce que cela impliquait, à savoir que cette lettre de Louis XVI, si souvent citée pour l'accuser de double-jeu, était un faux fabriqué pour la Reine, pour convaincre le roi de Prusse de participer à un congrès armé contre la France. 

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TURGOT & NECKER

F.X.G. - Ce qu'on appelle l'indécision maladive du Roi, on en fait une des causes essentielles de ce qu'on nomme le dérapage révolutionnaire. Et on explique que sans cette indécision perpétuelle de Louis XVI, beaucoup de gens qui, eux aussi, avaient bonne volonté, auraient pu s'appuyer sur la volonté du Roi, s'il avait su en manifester une ! Et en définitive, on prétexte toujours ce déficit permanent de la volonté comme une des causes du cours catastrophique de la Révolution avec ses rebondissements successifs. D'ailleurs, cette indécision se manifeste de manière très précise, puisqu'en fait la grande réforme esquissée par Turgot au début du règne, est très vite abandonnée par le Roi qui lâche Turgot.

P.P.G.C. - Tout d'abord, de manière générale, pour montrer que le Roi était indécis, beaucoup de contemporains assuraient, à chaque décision de Louis XVI, qu'en réalité il aurait eu l'intention de faire telle autre chose, mais qu'on l'a fait changer d'avis. Jamais on en donne de preuves que le Roi avait eu d'abord une autre intention, on n'a toujours que l'affirmation des mémorialistes ou des contemporains que les historiens considèrent toujours comme bien renseignés...

     Maintenant, il faut dire qu'il n'y a pas de grande réforme esquissée par Turgot, au sens de la réforme administrative. Turgot, comme Contrôleur général des Finances, a simplement eu à faire un mémoire, comme beaucoup de ministres, pour donner ses idées sur la grande ré­forme de l'administration provinciale. Il se trouve que ce mé­moire a été conservé parce que Turgot est mort très vite et que ses oeuvres ont été publiées par Dupont de Nemours; mais c'est un hasard, car Malesherbes a certainement donné au Roi un mémoire sur le même sujet, mais qui, lui, n'a pas été conservé. D'ailleurs, quand on lit attentivement ce mémoire, on voit qu'il ne pouvait pas plaire du tout à Louis XVI, parce qu'il ne donne, dans les provinces, le droit d'élire les administrations, qu'à la classe la plus riche.

Il y a aussi les autres reformes de Turgot. Ce sont ces fameux édits qui ont donné lieu à un Lit de Justice, en février 1776, pour obliger les Parlements à les enregistrer : l'abolition de ce qu'on appelle très improprement les corporations, que sont les commu­nautés de métiers, l'abolition des confréries, l'abolition de la cor­vée, la suppression de la caisse de Poissy, c'est-à-dire des avances d'argent à faible intérêt faites aux bouchers de Paris pour qu'ils puissent payer comptant les bestiaux aux marchands fo­rains.

Les assemblées provinciales, ce n'est pas une grande reforme de Turgot. Un mémoire analogue a aussi été demandé à Necker, et la réforme a d'abord été expérimentée à partir de 1778, puis étendue à tout le royaume en 1787. Comme Necker, Turgot a été consulté, mais ni l'un ni l'autre n'en est l'auteur. Cela remonte beaucoup plus loin, et le renvoi de Turgot n'y a rien changé.

    Mais alors les autres édits, l'abolition des communautés de métiers, l'abolition de la corvée, la suppression de la caisse de Poissy, là c'est parce que Louis XVI s'est aperçu où on le menait. Il était très jeune. Turgot passait pour un homme passionné pour le bien public. Turgot lui avait présenté les choses d'une façon extrêmement séduisante: les pauvres gens trimant pour la corvée, des corps de métiers gênant la liberté du travail, provoquant une foule de procès coûteux. Et puis, en supprimant la caisse de Poissy, comme ça les Parisiens pourraient se procurer de la viande à bon marché: c'est le contraire qui s'est produit!

    Il faut dire que les objections du Parlement ont contribué à ou­vrir les yeux du Roi, car le Parlement lui a fait remarquer : «Les communautés de métiers que vous abolissez, dont vous prenez les biens, c'est une propriété, et vous avez juré à vos sujets de respecter les propriétés. Bien sûr, ces communautés de métiers ont besoin de réformes, c'est une institution qui remonte au XIIe siècle ; des abus s'y sont introduits. Mais on peut détruire les abus sans détruire les corps : on ne jette pas le bébé avec l'eau du bain.» Le Roi s'en est rendu compte. D'où l'édit qu'il a publié quelques mois après le renvoi de Turgot, et réformant les communautés de métiers au lieu de les supprimer. Le renvoi de Turgot est lié au fait que ces reformes ou plutôt ces suppressions ne donnaient pas les résultats qu'il avait annoncés au Roi et que le Roi attendait.

F.X.G. - On parle toujours de l'«abandon» de Turgot par le Roi, puisqu'en fait on dit toujours que ce sont les privilégiés qui l'ont fait renvoyer, et que le Roi l’a abandonné par faiblesse.

 

P.P.G.C. - On ne voit pas trop comment les privilégiés pouvaient être intéressés par l'abolition des communautés de métiers, ou l'abolition de la corvée, étant donné qu'il n'était pas question, à ce moment-là, de faire payer tous les propriétaires pour remplacer la corvée, mais seulement les propriétaires du Tiers.

Quant à la corvée, ce n'est pas que Louis XVI était contre son abolition; il la désirait au contraire beaucoup, mais elle avait été très mal préparée par Turgot. Elle avait été annoncée trop tôt, de­puis le début du règne ; depuis que Turgot était devenu Contrôleur général, il annonçait qu'il allait faire cette réforme et que ce n'était pas la peine, par conséquent, d'utiliser la corvée pour réparer et entretenir les routes.

    En 1776, au moment où la corvée est abolie, on n'avait pas réparé les routes depuis 1774, et elles étaient en très mauvais état. D'ailleurs, la réforme que fait Louis XVI en 1776, après le renvoi de Turgot, consiste à charger l'armée de l'entretien des grandes routes. Les routes royales, désormais, sont entretenues aux frais de l'Etat, et la corvée n'est maintenue que pour les routes secondaires et les chemins qui intéressent directement les gens. Et cette corvée-là, elle a duré jusqu'à une date récente : on a cassé des cailloux pour les chemins dans les campagnes françaises jusqu'en 1936, parce que la corvée existait encore... la corvée pour les chemins vicinaux.

 F.X.G. - Vous montrez par là que le renvoi de Turgot n'a pas été l'abandon d'un roi faible qui n'a pas eu le courage d'aller jusqu'au bout de ses velléités de réformes, mais au contraire, une décision réfléchie.

P.P.G.C. - C'est une décision d'autant plus réfléchie que, ce qui est très rare, c'est un renvoi, ce n'est pas une démission de Turgot. Il est très rarement arrivé à Louis XVI de renvoyer un ministre. Et c'est un renvoi très sec. La plupart des gens croient encore que Turgot aurait réellement fait de grandes réformes et que le Roi a cessé d'en faire après son renvoi, ce qui est faux. Les réformes les plus importantes ont eu lieu après le renvoi de Turgot. Tous les révolutionnaires, dans leurs journaux, dans les pamphlets, ont eux aussi reproché au Roi d'avoir renvoyé Turgot : «S'il avait gardé Turgot, Louis XVI n'en serait pas là!» Turgot plaisait beaucoup aux révolutionnaires pour une raison très simple; c'est que les réformes qu'il voulait faire, c'est précisément ce qu'a fait la Révolution : la suppression des jurandes et communautés de métiers, l'interdiction absolue de toutes les associations ouvrières, c'est-à-dire la loi Le Chapelier. Si l'édit de Turgot de 1776 avait été maintenu, il n'y avait pas besoin de cette fameuse loi Le Chapelier qui interdit toute association d'ouvriers, avec comme conséquence une baisse catastrophique des salaires et un allongement non moins catastrophique des horaires de travail, analogue à ce qui existait en Angleterre à la même époque.

    Si bien que nous avons toujours été stupéfaits que des gens qui se disent de droite et royalistes, à l'heure actuelle encore, et des historiens qui devraient mieux savoir, reprochent à Louis XVI de n'avoir pas gardé Turgot, alors qu'il est surtout apprécié des révolutionnaires.

F.X.G.- Louis XVI renvoie Turgot, et après ça, on lui reproche d'avoir pris Necker, de ne pas l'avoir suivi dans ses projets, de l'avoir lui aussi abandonné, et d'avoir été oblige de le reprendre.

 P.P.G.C. - Comme Necker a été pris plusieurs fois - trois fois en réalité - on doit entrer dans le détail au lieu de parler en général.

    Par exemple, la première fois, Louis XVI l'a pris comme ministre des Finances, ou plus exactement comme Directeur général des finances, parce que Maurepas, qui s'y connaissait en hommes capables et que le Roi avait appelé pour ça, le lui a conseillé. Necker était banquier, et à la veille d'une guerre, on a tout intérêt à avoir un banquier aux Finances, et qui inspire confiance. La première fois que le Roi a renvoyé Necker, ou plutôt qu'il a accepté sa démission, c'était parfaitement justifié, étant donné que le ministre essayait de saboter la Défense Nationale en freinant les dépenses de la Marine et en favorisant la médiation des puissances neutres pour nous forcer à la paix. Il ne faut pas oublier que Necker, banquier, avait des intérêts en Angleterre, et que ça ne l’arrangeait pas du tout qu'il y ait la guerre avec elle.

    Necker a d'abord exigé que le ministre de la Marine, Sartine, soit remplacé par un ministre de son choix, Castries, officier général de l'armée de terre, qui était son ami : il menaçait de démissionner si le Roi n'acceptait pas. Louis XVI a accepté parce que Necker lui était plus indispensable que Sartine, parce qu’on avait besoin d'argent pour faire cette guerre de matériel. Necker espérait, par le biais de Castries, pouvoir diminuer beaucoup les dépenses de la Marine et y contraindre le Roi. Mais Castries n'a rien pu faire, parce que les dépenses de la Marine, c'est le Roi qui les décidait. Alors Necker a fait savoir au Roi que si on ne lui donnait pas la haute main sur les dépenses de la Marine, il donnerait a démission. Louis XVI a accepté la démission de Necker.

    Lorsque le Roi a rappelé Necker en 1788, c'était à la suite de la situation catastrophique laissée par Calonne, et que Loménie de Brienne n'a pas pu rétablir, bien qu'il ait réalisé des économies annuelles de près de 40 millions, ce qui ne suffisait pas pour redresser la situation. Et Louis XVI s'est vu contraint de rappeler Necker s'il voulait obtenir les prêts nécessaires pour éviter la banqueroute. Vous savez qu'il suffit de faire courir le bruit d'une banqueroute pour qu'en quelques semaines, voire en quelques jours, le gouvernement soit en état de cessation de paiements : il est impossible de rembourser en même temps tous ceux à qui Etat doit de l'argent !

    Enfin, vous savez pourquoi il a été renvoyé à nouveau en 1789? Au moment de la séance du 23 juin, Necker a marqué publiquement sa désapprobation en n'assistant pas à cette séance, et a encouragé la révolte du Tiers.

F.X.G. - Rappelez un peu ce qui s'est passe au moment du 23 juin.

 P.P.G.C. - Ce jour-là, il y a eu une séance royale pour rappeler aux trois Ordres que depuis près de deux mois qu'ils siégeaient, ils n'avaient encore rien fait de ce pour quoi ils avaient été convoqués. Pour rappeler au Tiers-Etat en particulier qu'il n'était pas à lui seul toute la nation, et que sa décision du 17 juin de se déclarer Assemblée nationale était illégale; pour rappeler que pour les décisions concernant la religion, le consentement de l'Ordre du Clergé était nécessaire, et que l'abolition des privilèges pécuniaires devait être décidée par les deux Ordres privilégiés, sans ça, ce serait une décision prise sous la contrainte, donc illégale.

    Mais en même temps que ces rappels à l'ordre, le Roi accorde toutes les demandes des Cahiers de doléances, et promet d'accorder toutes autres demandes raisonnables des représentants de la nation. Necker n'était pas d'accord avec cette séance royale, et il aurait voulu que le Roi cède à toutes les exigences du Tiers. Et avec deux autres ministres, il a fait savoir publiquement qu'il était opposé à cette démarche du Roi. Il allait ainsi à l'encontre du principe universellement admis, que les délibérations du Conseil doivent rester secrètes.

    Alors Louis XVI a renvoyé tout son ministère, et Necker en particulier. S'il l'a rappelé quelques jours après, c'est à la demande de l'Assemblée qui l'a assuré que les troubles à Paris étaient provoqués par le renvoi de Necker.

C'est une mauvaise habitude de Necker de se désolidariser ainsi publiquement quand une décision du Roi lui déplaît. Ainsi, lorsque l'Assemblée constituante a aboli la noblesse, en mai 1790, comme c'était un décret constitutionnel, Louis XVI était obligé de l'accepter. Mais Necker a aussitôt publié dans les journaux que si le Roi avait suivi son conseil, il aurait répondu ci et ça par la lettre qu'il lui aurait dictée, mais que Louis XVI n'a pas voulu de sa lettre, et qu'il s'est obstiné à accepter l'abolition de la noblesse. Seulement, à ce moment-là, en 1790, Necker n'avait plus la cote parce qu'on n'avait plus besoin de lui contre le Roi, et tout le monde s'est moqué de lui et de sa prétention à tout régenter.

    Si on fait tellement cas de Necker au moment de la Révolution, c'était pour faire du tort au Roi. Quand on n'a plus eu besoin de Necker, sa popularité est tombée. Il n'existait plus, personne ne pensait plus à lui, sinon pour en dire du mal.

    Necker, c'est une prima donna; il ne supporte pas que le Roi ait confiance en quelqu'un d'autre que lui. Il se croit tellement important qu'il estime que son avis doit l'emporter sur celui de tout le Conseil. Il ne faut pas oublier que Louis XVI n'a jamais accepté le règlement de la Législative qui lui imposait d'avoir un secrétaire du Conseil qui enregistrerait tout ce qu'y disaient les ministres. Il a toujours voulu que les opinions des ministres soient inconnues du public, restent secrètes, seul moyen pour qu'elles soient libres. Et Necker allait à l'encontre de cette règle du Roi. Vous vous rendez compte! Quel moyen ç'aurait été pour accuser les ministres!

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UN PROCÈS SANS PREUVES ET SANS TÉMOINS

"...Impliqué dans un procès dont on ne trouve aucun prétexte ni moyen dans aucune loi existante."

Louis XVI, Testament

    La France, depuis qu'elle s'est arrogé le titre de pays des Droits de l'Homme, se croit autorisée à donner des leçons de morale aux autres nations, du haut de son piédestal... Elle dénonce (à juste titre) les pays où sévissent des dictatures qui se plaisent à l'occasion à organiser des procès iniques. Mais le discours de la France ne serait-il pas de plus de poids si son gouvernement, avant de se dresser en pourfendeur de l'injustice, commençait par balayer devant sa propre porte?

  Sans doute le procès de Louis XVI appartient-il à l'histoire; mais l'histoire est ce sur quoi le présent se bâtit. Le procès de Louis XVI est l'acte fondateur du régime républicain, en France. Or, à y regarder de près, il constitue aussi le prototype de toutes les parodies de procès qui se dérouleront par la suite, et jusqu'à nos jours. On peut même aller jusqu'à dire que, dans le domaine, il constitue une sorte de modèle, tant le cynisme mis en oeuvre à cette occasion est digne (et ô combien! ) d'un Staline par exemple...

 

F.X.G. - Est-ce un procès politique?

 P.P.G.C. - C'est ce que disent la plupart des historiens, et quand ils ont dit ça, ils croient avoir tout dit. Or, même si on se place du point de vue du procès politique, il est anormal. Il y a une anomalie de taille, qu'on ne trouve pas habituellement dans les procès politiques : il n'y a pas de témoins. Ni à charge, ni à décharge. Comme le dira Lepelletier de Saint-Fargeau, un des juges : "Si on admettait les témoins à charge, il faudrait bien admettre les témoins à décharge!" Lepelletier de Saint-Fargeau sait de quoi il parle, il était premier président du PArlement de PAris. C'est un grand magistrat et un juriste, il sait de quoi il parle. Dans tous les les procès des tribunaux révolutionnaires, y compris le procès de Marie-Antoinette, on a interrogé des témoins. Ce n'est qu'au moment des lois de Prairial qu'on s'est passé de témoins, qu'on a fait un simple interrogatoire d'identité. Or, certaines accusations portées contre le Roi auraient eu intérêt à être étayées. Par exemple, quand on l'accuse d'avoir paralysé la défense nationale, on aurait pu interroger les membres des différents comités militaires des deux assemblées, et plusieurs ministres de la guerre. C'était d'autant plus facile qu'on les avait sous la main, qu'il y en avait même plusieurs d'entre eux à la Convention.

Ça, c'est l'apparence. En réalité, des témoins, il y en avait, et même beaucoup, mais c'est ce qu'ils sont devenus qui est intéressant. D'abord, il y a eu beaucoup de témoins qui étaient prêts à témoigner, qui l'avaient annoncé; par exemple Arnaud de Laporte, l'intendant de la Liste civile qui, le 10 août, apporte les registres de la Liste civile et se met à la disposition de l'Assemblée pour toute explication, en disant : «Il y a toutes les pièces dans mes bureaux, tout ce qui vous paraîtra douteux, nous pouvons vous l'expliquer tout de suite et facilement.» En fait, il met sa vie en gage pour témoigner en faveur du Roi. Eh bien, il est arrêté, il est jugé (on a mis trente-six heures à faire son procès) et exécute pour l'anniversaire du Roi, le 23 août. Joli cadeau d'anniversaire.

Un autre exemple, le ministre des Affaires Étrangères, juste avant la déclaration de guerre, Delessart. Le fameux Delessart qui a été pris en otage. Lui aussi, il est prisonnier à Orléans et il s'est déclaré prêt à témoigner; il est même très impatient d'être jugé; comme il l'écrit à son ami Necker: «On va rire. Quand ils vont commencer à me chercher des puces et, à travers moi, à en chercher au Roi!» Eh bien, lui, on le ramène à Paris, au début de septembre et, le 9 septembre, il est massacré à Versailles avec les autres prisonniers d'Orléans. Par l'escorte qui avait été les chercher et non pas par le peuple de Versailles, comme on l'a prétendu ensuite. C'est le ministre de l'Intérieur, Roland, qui a organisé le massacre. Les pièces sont aux Archives.

Un autre exemple encore: le commandant de la Garde constitutionnelle du Roi, le duc de Brissac, qui avait été envoyé à la Haute Cour, a aussi été massacré le 9 septembre. Donc toute une série de témoins ont été massacrés. Ou exécutés.

F.X.G. - Vous pensez qu'ils l'ont été sciemment?

P.P.G.C. - Etant donné que ces massacres sont organisés par le ministre de la Justice Danton, et le ministre de l'Intérieur, Roland, comme en font foi les fiches de paye des massacreurs ! Ils sont payés à la pièce.

    A Orléans, il y a eu aussi le ministre de la Guerre d'Abrancourt; et Larivière, le juge qui s'est occupé de l'affaire du Comité autrichien; donc cinq personnes essentielles. Et comme ces affreux sont d'une cruauté incroyable, ils n'hésitent pas à tuer cinquante-trois personnes pour en atteindre cinq. Et à Paris, c'est pareil, il y a eu des massacres. Et ces massacres sont faits d'abord pour intimider les électeurs puisque cela se passe au moment des élections.

    Ça, c'est l'anomalie qui n’a jamais été signalée par aucun historiens ; ils ne se sont même pas aperçus que les grands massacres ont eu lieu au moment des élections, si bien que beaucoup d'électeurs  n’ont pas osé se déplacer ni voter ; ils ont eu peur. La Convention a été élue pendant les massacres. Et les massacres dans toute la France. On comprend que cela ait refroidi les électeurs et qu’il n’y ait pas eu 10% du corps électoral qui se soit dérangé. Et néanmoins, il y a eu une majorité constitutionnelle.Donc, on a camouflé la mort des témoins dans l'élan des grands massacres.

F.X.G. - On a beaucoup dit que le Roi avait nié effrontément des faits avérés...

 P.P.G.C. - Oui, et on s'est beaucoup moqué du plaidoyer de ses avocats en disant que vraiment ils auraient pu trouver quelque chose de mieux...

    D'abord, il faut savoir comment l'interrogatoire a été préparé. L'acte énonciatif des crimes du Roi a été préparé pendant quatre mois, avec cinq réquisitoires successifs composés par les députés les plus habiles dans le genre, dont Condorcet – le Condorcet dont le fantôme va échouer au Panthéon, puisqu'on ne sait pas où est son corps. L'Assemblée législative, puis la Convention, y ont consacré une part importante de leur temps : trois Comités de l'Assemblée législative, quatre Comités de la Convention, y ont passé, de leur propre aveu, des jours et des nuits, aidés par d'autres Comités, comme par exemple le Comité Diplomatique; aidés aussi par le Comité de Surveillance de la Commune, par le Tribunal Criminel du 10 août (le futur Tribunal Révolutionnaire) et par le ministre de l’Intérieur, Roland. Donc, une quarantaine de personnes à temps plein pendant quatre mois ! A la dernière minute, quelques instants avant la comparution du Roi, la Convention entière y travaillait encore. Elle a décidé de remplacer les questions courtes et claires que proposait Valazé au nom des Comités réunis des Douze et des Vingt­Quatre, par les divers articles de l'acte énonciatif lui-même.
   
Et Louis XVI de son côté? Parce qu'il y a des historiens qui disent : il est emprisonné depuis quatre mois, il aurait pu très facilement se préparer. Regardons ça de plus près.

Il est emprisonné depuis le 13 août, et il n'a eu droit, contrairement à ce qui se pratiquait pour les autres prisonniers, ni aux lettres, ni aux journaux, ni aux visites. Les historiens ont trouvé cela normal. On voudrait les y voir, quatre mois au secret! Il était gardé par des commissaires de la Commune insurrectionnelle, c'est-à-dire les auteurs et les complices des grandes émeutes et des massacres, qui ne restaient pas plus de vingt­quatre heures en service. On les change toutes les vingt-quatre heures pour qu'ils ne risquent pas de se laisser séduire. On se méfie beaucoup de ça. C'est sous la Restauration que ces commissaires se sont brusquement transformés en braves gens, attendris par les malheurs de la famille royale.

Le 17 août; la Commune arrête qu'il y aura deux commissaires pour s'attacher spécialement à la personne de Louis XVI. Il est donc gardé à vue constamment par deux personnes. Il n'est jamais seul. Il faut ajouter les espions placés par la Commune pour surveiller et dénoncer les surveillants, Tison chez les dames et Cléry auprès du Roi. Ce n'est pas de la faute de la Commune si Cléry a changé!

Le 29 septembre enfin il n'a plus ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon, ni aucun moyen pour écrire. S’il veut prendre des notes en vue d'une défense éventuelle, ce n'est pas possible, et tous les papiers écrits ont été enlevés.Il a été informé de l'exécution de certains témoins - l'exécution de Laporte - et des grands massacres mais tout ce qui concerne la préparation matérielle du procès lui a été soigneusement caché.

Quand Cléry prétend l'avoir averti qu’il serait interrogé le 11 décembre et qu'il aurait droit à un avocat, l’espion converti affabule, il ne pouvait savoir le 6 décembre ce qu’on allait décider à la Convention le 11 décembre. On a décidé qu’il aurait des défenseur seulement le 11 décembre, quand il a demandé des défenseurs!

     Enfin, pour qu'il soit tout à fait en état de se défendre avec tout le sang-froid voulu, on lui a retiré ses rasoirs le 6 décembre, si bien qu’il est arrivé à la Convention, le 11 décembre, avec une barbe hérissée, et le matin du 11 décembre, on l’a aussi séparé de sa famille en lui laissant entendre qu’il ne la reverrait plus.

    Verdict d'un journal jacobin qui s'appelle Les Révolutions de Paris: «Le Président a fait à Louis des questions à perte de vue qui tiennent des demi-pages, des pages entières; dans des interrogations si longues, les griefs se trouvent entassés, les faits confondus, sa mémoire ne les lui présente pas dans l'ordre donné; dans cette affaire-ci, les réponses sont toutes beaucoup plus courtes que les demandes; Louis a parlé avec une brièveté royale (brevitate imperatoria) et la Convention n'a eu partout qu'un style lâche, sans force et sans dignité.» C'est un jacobin qui dit ça.

    Nota bene : Louis XVI n'a jamais fait état en sa faveur à lui, de l'amnistie de septembre 1791, il n'accuse pas les ministres; quand il rappelle que ce sont eux les responsables, il fournit aussitôt des moyens de justification. Il dit : cela regardait les ministres, mais on trouvera à tel ou tel endroit les pièces qui montreront leur innocence.

Quand il refuse de reconnaître des pièces émanées de lui qu'on lui présente à la suite, à la va-vite, sans lui permettre de les examiner, c'est le plus souvent parce qu'elles pourraient compromettre quelqu'un d'autre. Par exemple, si elles ris­quaient de compromettre quelqu'un dont il ne sait pas ce qu'il est devenu. Le plus bel exemple, c'est la lettre à l'évêque de Clermont. Vous savez, les massacres de septembre, ça vous marque un homme. Il se dit: je ne sais pas du tout ce qu'est de­venu l'évêque de Clermont; est-ce qu'il a été massacré, est-ce qu'il est en prison, est-ce qu'il a réussi à s'échapper? Dans le doute, il préfère ne pas avouer la lettre.D'ailleurs, la preuve, c'est que pendant son plaidoyer, ces lettres qu'il n'avait pas reconnues le 11 décembre, il les a recon­nues à partir du moment où il a été rassuré sur le sort des gens en question.

Quant au plaidoyer - plaidoyer dont des gens comme Octave Aubry disent qu'il est faible, qu'il est mal fichu, tout de travers, qu'il s'étend trop sur tel ou tel point - les défenseurs n'ont vu le Roi qu'à partir du 14 décembre. Une partie des pièces leur a été apportée au Temple le soir du 15 décembre et le reste le 20 décembre; or, le plaidoyer devait être terminé le 26. De plus, ils n'ont pas pu chercher dans les papiers personnels du Roi, et notamment dans le fond prétendument trouvé dans l'armoire de fer, pour découvrir des pièces à décharge. Ils n'ont eu droit qu'aux pièces à charge. Celles qui étaient citées dans l'acte énonciatif, les trente-neuf pièces à charge, pas les autres. Les pièces imprimées par ordre de la Convention (il y en a plusieurs gros recueils) ne paraîtront qu'après le 26 décembre, c'est-à-dire trop tard pour qu'ils puissent s'en servir. Les autres s'en sont servis pour l'accusation mais lui et ses avocats n'ont pas pu s'en servir, ne les connaissant pas.

Le plaidoyer du 26 décembre a été préparé en cinq jours et dans des conditions désastreuses. (…) Il ne faut pas critiquer le plaidoyer mais admirer que, dans le fond, il soit très réussi; quand on sait dans quelles conditions il a été fait, il est excellent. Il n'aurait pas pu l'être, d'ailleurs, si le Roi n'avait pas eu une excellente mémoire et l'esprit très vif, n'avait pas retrouve à chaque instant: bon, ça, ce chef d'accusation qui a l'air invraisemblable, ça doit être ça... et on devrait trouver en tel endroit telle pièce qui pourrait me justifier...

    Il faut noter d'abord que le Roi ne réclame pas l'inviolabilité; au contraire, dès le début du plaidoyer, il précise qu'il rejette l'inviolabilité. Il dit : je ne suis pas obligé de rendre des comptes mais je me suis toujours conduit comme si j'étais obligé d'en rendre.

(…) Pourtant certains historiens, qui n'ont pas lu le plaidoyer, croient que Louis XVI réclame l'inviolabilité. Parce que les conventionnels l'ont dit… Ensuite, Louis XVI n'accuse pas en retour et pourtant, cela lui aurait été très facile. Par exemple, quand on l'accuse d'avoir provoqué le massacre du 17 juillet, il aurait très facilement pu dire : ce n'est pas moi, j'étais suspendu de mes fonctions et gardé à vue, c'est Bailly et La Fayette. Pas du tout, il ne dit rien. C'est Bailly qui écrira pour accuser le Roi. Ce qui rappellera son existence aux députés et lui vaudra d'être condamne à mort et guillotiné...